CONNAIS-TOI TOI-MÊME…

Le temple d’Apollon et l’amphithéâtre de Delphes

 

Sur le fronton du temple est inscrit :

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux »

Que signifie cette maxime ?

 

De par sa situation géographique, l’ensemble du site dégage une splendeur impressionnante, et commande un sentiment de respect, d’admiration, et de silence. Nous sommes en présence d’une montagne sacrée – comme si on sentait la présence des dieux.

Parce que la montagne est haute, verticale, et rapprochée du ciel, elle symbolise en général la transcendance. La montagne est la demeure des dieux, et son ascension par l’homme est figurée comme une élévation vers le ciel, comme le moyen d’entrer en relation avec la Divinité. L’ascension est spirituelle, l’élévation étant un progrès vers la connaissance.

Les Grecs Anciens avaient bien compris l’importance de se connaître ainsi que l’importance de reconnaître la présence et le pouvoir des dieux car eux seuls détenaient le véritable savoir (la sophia ou sagesse). Le philosophe était celui qui désirait ce savoir, comme Socrate qui a cherché à comprendre ce que l’oracle de Delphes voulait dire par : « Socrate est le plus sage des hommes ».

L’oracle correspondait à la voix des dieux, et il était rendu dans des lieux précis et dans le respect des rites. En termes Jungiens, écouter la voix des dieux signifie écouter la voix du Soi, et le faire consiste à rencontrer son destin et concrétiser sa vocation.

En écoutant la voix de la Pythie Socrate est devenu un philosophe de la morale. Sa mission était de révéler aux hommes leur ignorance et de les amener à se préoccuper de leur âme plutôt que de leur corps ou de leurs biens matériels afin qu’ils puissent s’améliorer.

Il s’est inspiré de la maxime gravée sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes pour expliquer aux hommes que la connaissance de soi était une vertu, c’est-à-dire une disposition spirituelle à agir en accord avec la loi divine.

Delphes vient du grec delphys qui signifie utérus, matrice et aussi dauphin – un animal qui représente l’esprit de la mer et qui est associé à Apollon. Cette étymologie prend beaucoup de sens dans la psychologie Jungienne car l’inconscient est compris comme une source de vie, c’est-à-dire qu’il est la matrice à partir de laquelle vient la conscience. Tout comme la naissance physique se fait à partir de l’utérus maternel.

 

« L’inspiration du poète », Nicolas Poussin, 1630 – Musée du Louvre

 

Dans la mythologie Grecque, Apollon était un dieu dont l’importance secondait celle de Zeus car il avait de nombreuses fonctions différentes :

  • Il était un dieu solaire, un dieu de lumière. Son arc et ses flèches étaient comparés au soleil et à ses rayons.
  • Dans l’Iliade, il est décrit comme un dieu lunaire car son arc est d’argent, couleur liée à la nuit et à la lune.
  • Il était un dieu maritime, des vents, et de la navigation et le dauphin lui était consacré.
  • Il était aussi un dieu terrien protégeant les troupeaux, faisant germer et fructifier les moissons, détruisant les souris et autres animaux nuisibles à l’agriculture.
  • Il donnait des lois, récompensait, mais aussi punissait les torts, comme par exemple en tuant le satyre Marsyas.
  • Il était à la fois un dieu guerrier vengeur et un dieu réservé observant les détails de la vie avec perspective.
  • C’était lui qui envoyait les maladies, répandait les épidémies, mais aussi lui qui avait le pouvoir de les guérir.
  • Il était aussi le dieu de la musique et de la poésie ; dans ce cas, il était représenté avec sa lyre et une couronne de lauriers.

 

Cette description montre la présence d’aspects contraires dans ce dieu, et pour le peuple Grec, Apollon représentait un idéal de sagesse synthétisant en lui de nombreux contraires. Il prônait la modération de toute chose et la connaissance de soi comme inscrit sur son temple.

Apollon symbolisait l’harmonie physique, mentale et spirituelle, et il devint l’incarnation de l’ordre, de la régularité et de la pureté morale permettant le passage de la vie barbare à la civilisation.

Pour la psychologie Jungienne, Apollon symbolise par excellence la possibilité – donc un archétype – à réaliser l’équilibre et l’harmonie des contraires. Ces derniers ne s’appliquent pas seulement aux dieux mais aussi à l’être humain avec ses côtés sombres et lumineux, masculins et féminins, objectifs et subjectifs, conscients et inconscients, etc.

Si cet équilibre n’est pas mis en place, alors nos contraires entrent en conflit et produisent des contradictions, et par conséquent nous divisent. En terme clinique, cette situation s’appelle la névrose. Avons-nous conscience de nos contraires et de la manière dont ils agissent en nous ?

Dans ma pratique, les paires de contraires qui entrent le plus souvent en conflit sont : enfant et adulte, inférieur et supérieur, dépendant et indépendant, actif et passif, conformiste et rebelle, peureux et courageux, bon et mauvais, individuel et général, positif et négatif.

C’est le jeu des contraires entre eux, la manière dont ils agissent sur chacun de mes patients – tantôt en se faisant la guerre, tantôt en faisant la paix, tantôt en se réunissant, mais la plupart du temps en créant du mouvement ou de la transformation – qui me saisit, m’émeut, et me dynamise.

Le processus Jungien d’individuation consiste en premier lieu à différentier les contraires qui au départ sont unis mais inconscients pour ensuite les unifier à nouveau mais de manière consciente.

Il s’agit d’un processus de différentiation psychologique qui conduit au développement de l’individualité, c’est-à-dire être un avec soi-même plutôt qu’être divisé. Pour Jung :

« Il n’est pas de conscience sans la discrimination des contraires ». (1)

Sans cette différentiation, l’homme a une connaissance limitée de lui-même et vit le plus souvent dans l’illusion et l’ignorance. Il est naïf et unilatéral dans la mesure où il pense que la vie ne doit lui apporter que du bonheur, que seul ce qui est positif compte, que connaître son ego c’est se connaître en totalité, qu’être comme tout le monde procure le sentiment d’exister.

Sa pensée est dualiste (deux idées différentes opposées) : blanc ou noir, bon ou mauvais, science ou religion, etc., et il ne peut pas concevoir les contraires en lui comme des énergies complémentaires plutôt qu’opposées.

Il se comporte comme si les éléments de sa personnalité qu’il refuse de reconnaître n’existaient pas ou plus. En réalité, ces éléments existent par eux-mêmes dans l’inconscient, et du fait que l’ego les ignore, ils ont un pouvoir de vie autonome et contamine la conscience à son détriment sans qu’elle s’en rende compte.

D’où la nécessité d’entrer en relation avec son inconscient à la fois personnel et collectif. Comme écrit dans « Deux Mères » l’inconscient est considéré par Jung comme une source de vie, il voit toujours juste même si la raison consciente est aveuglée.

La fonction principale de l’ego est d’être conscient, de développer la conscience, ce qui signifie mieux se connaître et se connaître dans sa totalité.   Car l’inconscient veut pénétrer dans le conscient et s’y incorporer pour parvenir à la lumière, ce qui élargit la conscience.

En ayant un niveau de conscience plus élevé, l’homme devient capable de se hisser à un niveau moral plus élevé. Il est mieux averti de sa propre nature, plus vigilant et critique de lui-même, plus exigent envers l’éthique, peut discerner les fautes qu’il commet, et par conséquent il se laisse moins influencer par la tentation du mal.

En même temps, la relation avec l’inconscient permet de constater la présence de la divinité en nous et comment elle agit sur nous. Jung dit :

« Dieu agit à partir de l’inconscient de l’homme et contraint

celui-ci à chercher à harmoniser et

à unifier les influences constamment contradictoires

émanant de son inconscient,

auxquelles son conscient est sans cesse exposé ». (2)

Ainsi le processus d’individuation Jungien favorise une nouvelle expérience de relation entre le Moi et le Soi. Ce dernier est l’archétype de la complétude, de la totalité, c’est-à-dire la possibilité en nous d’être complet, un, en réunissant nos contraires de même que la possibilité de faire l’expérience de cette complétude et unité.

Apollon contribue à cette expérience puisque, comme nous l’avons vu, il symbolise la possibilité à réaliser l’harmonie et l’équilibre des contraires.

Comme l’a écrit mon collègue, « Le Soi représente l’Etre universel, l’Etre qui est imprégné de toutes les connaissances de l’univers, de tous les éléments de sagesse, de toute la lumière » (3)

Le processus d’individuation Jungien nous permet d’aller à la rencontre de cet Etre pour découvrir le secret de notre unité fondamentale et de notre familiarité avec tout ce qui est.

L’homme individualisé sait que son Moi conscient n’est plus le véritable centre de sa personnalité. Il ressent qu’un autre centre, le Soi, agit en lui et il a un sentiment d’appartenance et de communion avec l’essence du monde extérieur : il a pris conscience de sa dimension universelle.

Cette expérience se manifeste à l’homme individualisé par la révélation de son sens et elle influence le reste de sa vie. Elle est vécue comme une expérience de la totalité, comme les retrouvailles du Moi avec le Tout.

Ainsi, l’individuation Jungienne contribue à la connaissance de soi en profondeur et en totalité, à la connaissance du monde objectif, du monde universel ainsi qu’à la connaissance du monde subjectif, du monde individuel et elle fait naître une relation plus équilibrée entre le conscient et l’inconscient. Cette connaissance de soi prépare la voie à la connaissance des archétypes et du divin.

C’est ce que la maxime « Connais-toi toi-même et tu connaitras l’univers et les dieux » signifie.

Elle énonce une vérité psychologique qui a une signification universelle et éternelle puisqu’elle s’adresse à tous les humains de tous les temps et en tous lieux.

 

RÉFÉRENCES :

1) Jung, L’Âme et la vie, page 52

2) Jung, Réponse à Job, page 211

3) Guy Corneau, Victime des autres, bourreau de soi-même, page 344

 

 

 

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